Ayant un document à faire parapher par le Commissaire de Police, je suis passé au Commissariat d’Orléans ce vendredi soir 27 Mars vers 17h30. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver le faubourg Saint-Jean bouclé par les forces de police... Impossible d’aller jusqu’à l’Hôtel de Police.
Obligé de dégager vers le faubourg de Chateaudun, j’ai la chance de trouver à me garer quelques centaines de mètres plus loin et je reviens à pieds vers le Commissariat. Mais là...
Une nuée de jeunes gens sont tranquillement assis au beau milieu de la chaussée devant les portes de l’Hôtel de Police...
Porte fermée, portail d’entrée et sortie des voitures bouclé, la Police orléanaise s’est barricadée derrière ses murs... Une douzaine d’uniformes font le pied de grue derrière les grilles, retranchés comme des soldats anglais aux Tourelles devant les troupes de Jeanne d’Arc !
"- On ne peut pas entrer ?
- ça dépend c’est pour quoi ?
- Pour faire parapher un cahier.
- Repassez plus tard ! "
Je leur demande ce qui se passe. Montrant les étudiants assis par terre, un chef me répond :
"- On aimerait bien qu’ils rentrent...
- Qu’ils rentrent ?... chez eux ou... chez vous ?.
- Chez nous ! me dit-il... "
Vu la porte et le portail clos, ça me semblait difficile. Moi-même n’étant pourtant plus étudiant depuis quelques lustres (même si je ne fais pas mon âge ;c), je n’ai pas pu entrer pour faire parapher un simple cahier. Comment une centaine de jeunes auraient-ils pu le faire ?
J’abandonne et je rebrousse chemin.
- Que faites-vous là ? demande-je à un des jeunes.
- Voyez, nous attendons un des nôtres qui est là-dedans... Nous manifestions devant le Rectorat lorsque la police a chargé et notre camarade Aurélien a eu le nez cassé. Il pissait le sang. Les policiers l’ont emmené voir un médecin puis au Commissariat. Nous attendons maintenant qu’il sorte. Il n’y avait aucune raison de s’en prendre à lui de façon aussi agressive, il n’avait fait preuve d’aucune violence, comme vous voyez, nous manifestions dans le calme...
Et c’est vrai que ces quelques jeunes ne montraient vraiment aucune agressivité. Ils avaient juste décidé de faire un sitting au milieu du Faubourg...
Je leur demande si je peux prendre une photo de la manif.
On me demande si je suis de la Presse.
- Non, pas vraiment, de la "Presse Citoyenne" plutôt... C’est pour gazettedorleans.fr.
Très démocratiquement, un porte-voix demande alors aux participants s’ils voient un inconvénient à être pris en photo. Tous répondent avec un bel enthousiasme : "d’accord !"
Nous avons flouté les visages tout de même car nous ne souhaitons pas que ces photos soient utilisées à d’autres fins que le témoignage.
Il y a des choses dont, étudiant ou pas, même un citoyen non gauchiste peut s’étonner...
Pour être plus complet, j’ajoute les quelques détails reçus par ce mail :
Bonsoir,
Je découvre avec plaisir votre article relatant avec réalisme notre "siège" de l’hôtel de police. Il est agréable de voir une information qui ne cherche pas le sensationnalisme et ne se contente pas de relater les "événements" du rectorat. Je me dois toutefois de vous demander d’accepter une petite correction...
Membre de ce blocage temporaire de la chaussée, j’ai 34 ans passé et les collègues universitaires présents hier soir ont entre 30 et 45 ans. Certes, les étudiants étaient plus nombreux que nous, mais un bon quart de la nuée de jeunes étaient en réalité des pères de famille.
Ce détail à sans doute participé au calme de cette réclamation publique et notre présence souligne l’absurdité de l’arrestation en question. Nous avons d’ailleurs été rejoint vers 18h00 par le vice-président de l’université.
En conclusion, si vous pouviez préciser jeunes "et moins jeunes" ou "étudiants et universitaires", l’info serait complète.
Quoiqu’il en soit, bravo pour ce geste citoyen et continuez d’informer comme vous l’avez fait là.
Bien cordialement, P.
Eh oui mon cher fansolo, sans cette obligation administrative relative à l’organisation d’une animation associative et que vous appelez avec votre grand sens de la dérision "contrôle judiciaire" (vous fréquentez sans doute trop le palais de justice ?), je ne serais effectivement pas allé au Commissariat et je n’aurais su de cet incident que ce que les journaux en auraient rapporté le lendemain, c’est-à-dire juste l’épisode Rectorat. J’aurais donc dû, pour en parler, faire comme certains qui s’en rapportent aux racontars.
Je fus effectivement servi par la chance sur ce coup là. Tout le monde ne peut pas être journaliste professionnel payé pour suivre l’actualité brûlante, ni fonctionnaire pour prendre le temps de regarder passer les manifs dans la rue, et encore moins de gauche pour les organiser.
Je ne peux donc en parler avec quelque objectivité que lorsque je les subis.
C’était le cas vendredi, et dans ma grande générosité je vous fais donc partager mon émoi puisque je n’y ai vu aucun journaliste professionnel au moment où je m’y trouvais. Je les excuse volontiers car aucun n’a le don d’ubiquité. Ce n’est donc pas exagéré de dire qu’il s’agit de la "suite" de l’article de Mourad qui ne rapporte que le 1er épisode.
Mesdames, Messieurs,
Je suis très heureuse de lire le récit que fait de notre sitting le monsieur qui nous vit par hasard, vendredi dernier, installés sur l’asphalte orléannaise.
Comme il le dit lui-même, il ne peut raconter que cet épisode auquel il assista, étant comme nos autres concitoyens obligé de s’en référer aux médias pour connaître toute l’histoire. Mais les médias ne sont pas toujours objectifs : preuve en est le titre de la République du Centre "Echauffourées aux portes du rectorat investi par les étudiants"...Or, point d’"échauffourées" ce vendredi-là.
C’est pourquoi je me permets de prendre la parole, faisant partie des 70 étudiants participant à l’opération symbolique du 27 mars.
Voici 8 semaines que nous sommes en lutte contre les réformes de l’enseignement - et notamment celles touchant l’Université, qui, d’après ces réformes, se porterait mieux si elle se comportait comme une entreprise libérale. Vu l’état actuel des entreprises et du libéralisme, je vous laisse juger de la pertinence des dites réformes, sur lesquelles je ne vais d’ailleurs pas m’étendre ici (vous pourrez aisément vous renseigner sur Internet, ou en venant nous rencontrer lors de nos manifestations)...
Voyant que nos manifestations - pourtant nombreuses et massives - n’éveillent rien chez Mme Pécresse, sûrement trop fatiguée par sa campagne pour les Régionales, nous décidons de changer de refrain : il nous faut attirer l’attention par des actions symboliques fortes, comme l’occupation du rectorat.
Nous pénétrons dans le bâtiment sur les coups de midi. Notre objectif : diffuser par voie de presse l’image d’une poignée d’étudiants, assis paisiblement dans le rectorat, pour assurer les gens (le gouvernement, la population, mais aussi pour motiver les étudiants en lutte partout en France) de notre détermination et de notre efficacité d’action. En somme, une photo et on s’en va.
Mais le recteur (parti cinq minutes à peine après notre arrivée...) en décide autrement : il ordonne aux forces de police mobilisées d’interdire l’accès à nos amis venus en renfort, et aux journalistes ! Le recteur envoie son secrétaire de cabinet, qui nous propose de recevoir une délégation... C’est bien gentil, mais premièrement ce n’est pas ce que nous étions venus chercher, et deuxièmement ça avait déjà été fait - sans résultat. Ce monsieur nous affirme d’ailleurs qu’il n’a aucun pouvoir : il fera part de nos revendications au recteur, qui en soufflera un mot à la ministre, mais c’est tout. Mais alors, mon cher monsieur, à quoi nous sert-il de perdre notre temps dans votre bureau ?! avions-nous envie de lui dire (nous nous sommes bien sûr retenus, car nous sommes des gens civilisés et polis). De plus, le principe d’une délégation ne nous plaisait pas : étant rentrés à 70, il était hors de question qu’une petite dizaine aille papoter pendant que le reste prenait racine dans le hall.
Avec tout ça, nous sommes restés 4 heures dans le rectorat, sans rien faire. Entre temps, le chef de la police était venu nous assurer qu’il désirait que tout le monde reste calme, que le dialogue valait mieux que la violence... Quelqu’un a réussi à faire passer des sandwichs pour que nous ne tombions pas d’inanition - j’ignore si la décision de laisser sans pitié gargouiller nos estomacs émanait aussi du recteur, ou si c’était une initiative des forces de l’ordre...
Pour que l’action reste cohérente quoiqu’il arrive, nous tenions des réunions. Nous avons ainsi décrété démocratiquement - à l’unanimité à chaque fois - que nous ne sortirions pas tant que la presse ne serait pas entrée ; qu’en aucun cas nous ne nous laisserions aller à quelque dégradation que ce soit, ni à prendre à parti le personnel (qui resta donc libre de ses mouvements toute la journée) ; que, si nous devions être évacués par la police, nous n’opposerions qu’une résistance passive. Un professeur nous coache à ce sujet : si nous ne portons pas de coup, nous n’en recevrons pas de leur part, mis à part les points de compression et les jets de gaz lacrymogène - la tradition veut que le combat police/manifestants reste inégal en toute circonstance.
Enfin, vers 16h, la BAC fait son entrée. Tout le monde se met en position ; étant près de la porte, je suis une des premières à être emportée. Je me laisse traîner, laissant la gravité manifester pour moi ma désapprobation. Malgré mon calme olympien, la fliquette et son acolyte me jettent sur le dos de leurs collègues restés à l’entrée, qui me balancent donc dans la petite foule massée à la grille. J’ai les mains douloureuses à cause des points de compression et des ongles de l’agent de "sécurité", mon manteau est déchiré en plusieurs endroits... Mais, comme je vais le comprendre très vite, j’ai eu de la chance d’être évacuée au début.
Car les policiers, après 4 heures d’inactivité et devant porter une à une 70 personnes, perdent rapidementleur calme : au fur et à mesure, les évacuations se font de plus en plus brutales. Des jeunes filles, qui n’ont rien de fauteuses de troubles, sont ramenées, debout, un bras tiré en arrière au niveau de la tête, ou tenues à la gorge par un point de compression. Un agent crache à la figure d’un étudiant, maintenu à terre. A l’extérieur, nous avons le tort de nous énerver : nous leur crions de lâcher nos camarades, de ne pas se comporter comme des brutes. Plusieurs fois, dans un élan instinctif, la foule se jette contre le mur de CRS, qui riposte à coups de matraque et de bombe lacrymogène. Tout dérape notamment lorsque nous voyons, de loin, un étudiant être frappé à terre, puis être traîné à l’écart et menotté, assis, pendant que l’évacuation se poursuit dans une atmosphère de plus en plus tendue. Ceux qui traversent la cour à sa suite disent qu’il y a du sang sur le sol. Nous hurlons notre exigence de voir Aurélien, celui qui a été frappé. La police refuse : il ne passera pas devant les caméras... L’évacuation se termine, mais nous restons, dans l’espoir de voir notre compagnon. Les flics nous disent qu’il n’a rien : alors pourquoi ne pas nous le montrer ?! Quel que soit son état, nous devons le voir ! Le chef de la police déclare aux médias que des coups ont été portés contre un agent. Je ne peux évidemment pas certifier le contraire, mais cela m’étonnerait fort : car, si Aurélien avait voulu faire tourner l’évacuation à la bagarre, il aurait eu besoin de notre soutien, et se serait donc exprimé en ce sens lors des AG de l’après-midi. Or, comme je l’ai dit plus haut, nous avions voté à l’unanimité le caractère foncièrement pacifique de notre action.
La police finit par nous dire qu’il a été transféré au commissariat : très bien, nous nous rendons donc à l’Hoel de Police pour manifester, toujours pacifiquement, la colère et la honte que nous avons de l’Etat français et de ses sbires.
Voilà le récit que je puis faire des événements que j’ai vécu. Il est bien sûr subjectif, mais véridique.
Une étudiante en lutte.